People on the escalator at Canary Wharf in London

La double vie des salariés aidants

Ils sont plus de 4 millions à travailler et à s’occuper d’un proche fragilisé par la maladie, le handicap ou l’avancée en âge. Parmi eux, beaucoup ne savent pas qu’ils sont des aidants et encore moins des salariés aidants ! C’est le cas de Dorothée B., responsable des achats dans une entreprise de la banlieue Lyonnaise, qui aide sa mère atteinte de la maladie d’Alzheimer.

Avant de prendre son poste, Dorothée parcourt quotidiennement 15km pour se rendre chez sa mère ; elle l’aide à faire sa toilette et lui prépare son petit déjeuner. Pas le temps de s’attarder qu’elle doit repartir sur la route pour être à l’heure au travail. Sa journée, Dorothée la passe à jongler entre son travail et les recherches sur internet pour trouver une aide-ménagère pour sa mère ; elle se tire les cheveux à remplir des dossiers, tente de joindre les administrations sans succès entre deux réunions sans compter les nombreux appels pour s’assurer que sa mère va bien. Un rythme stressant auquel s’astreint Dorothée durant près de 8 mois avant que l’épuisement ne finisse par avoir raison d’elle. L’histoire de Dorothée n’est pas anecdotique ; elle résume assez bien les difficultés rencontrées par les salariés aidants à concilier les divers temps de la vie : vie privée, vie d’aidant et vie professionnelle.

Etre salarié aidant n’est pas sans conséquence sur sa vie professionnelle

Comme Dorothée, beaucoup de salariés aidants restent isolés. En ne sollicitant pas d’aide extérieure, le salarié aidant peut très vite se retrouver dans une situation de vulnérabilité. Cela est encore plus vrai lorsque l’accompagnement se fait sur la durée et que l’aide apportée devient plus importante avec le temps. Cette situation risque alors d’affecter la vie privée (tension familiale, réduction des temps de repos/loisirs,…), la santé (stress, fatigue, irritabilité, perte de l’estime de soi…) et la vie professionnelle* (absentéisme, difficulté à se concentrer, démotivation, désorganisation du service…) du salarié aidant.

Pour concilier son rôle d’aidant et sa vie professionnelle, le salarié doit d’abord se reconnaitre comme aidant de son proche : faire le ménage, préparer les repas, classer des papiers, aider à la toilette et à l’habillage… sont autant de tâches qui semblent naturelles pour un proche et qui pourtant ne le sont pas toujours.

Peu d’aidants témoignent de leur situation en entreprise

Dans l’entreprise, beaucoup de salariés renoncent à dire qu’ils sont aidants de peur de perdre le bénéfice d’une promotion ou d’être écartés de certains projets de travail au motif qu’ils ne pourraient pas s’impliquer pleinement dans leur mission. Parler de sa situation à son manager – à condition qu’il soit bienveillant – peut toutefois conduire à trouver des solutions simples et pratiques dans l’organisation quotidienne du service : ne pas fixer de réunion de travail après 16h est un exemple de bonne pratique pouvant être initiée dans l’entreprise. Pour certains salariés, la solution sera d’aménager son temps de travail après concertation et négociation avec son manager : télétravail, aménagement d’horaires, passage au temps partiel. Evoquer sa situation auprès de ses collègues atténue aussi les possibles tensions découlant de cette situation. Parfois, il arrive qu’un salarié aidant découvre qu’un de ses collègues est également aidant. C’est alors l’occasion d’échanger les bons tuyaux et bonnes pratiques. Et aussi de se soutenir mutuellement dans les moments difficiles.

Bonne nouvelle pour les salariés aidants : leur problématique est de plus en plus prise en compte dans les entreprises : sensibilisation des managers, mise en place de dispositifs internes (Don de RTT, aide financière exceptionnelle, CESU préfinancés, conciergerie, recours à un service expert d’information et de conseil …).

Prévenir les situations humainement difficiles

Le salarié ne doit surtout pas attendre le dernier moment pour solliciter de l’aide. Combien de salariés épuisent leurs jours de congés payés pour aider un proche et se retrouvent à l’approche de l’été dans l’impossibilité de prendre des jours de repos pour eux-mêmes ! La majorité d’entre eux ne sait même pas que la loi les autorise à s’absenter en prenant un congé de proche aidant (non-rénuméré) ou de solidarité familiale (indemnisé). De même, combien d’entre eux se relaient la nuit au chevet de leur proche fragilisé alors même qu’ils ont « droit au répit » via l’Allocation personnalisée d’autonomie (APA). Aujourd’hui encore, nombreux sont les salariés aidants qui méconnaissent leurs droits et les solutions de répit.

Pour autant, se reconnaitre comme salarié aidant et en parler autour de soi ne suffit pas. Le salarié ne peut pas espérer, volens nolens, occuper un emploi et aider seul son proche sans risquer l’épuisement à long terme. Cela est d’autant plus vrai lorsque l’on sait qu’en moyenne, un aidant consacre plusieurs heures par jour à soutenir son proche. Pour concilier sa vie privée et son rôle d’aidant, le salarié peut déléguer une partie de l’accompagnement à des professionnels pour se recentrer sur sa relation avec son proche. Déchiffrer les sigles et dispositifs pléthoriques avec un professionnel, être appuyé par un tiers dans les recherches de services d’aide à domicile ou d’EHPAD, être conseillé sur les dispositifs de soutien à domicile, être aidé pour le remplissage des demandes d’aide financière, le choix d’une mutuelle santé senior…tout ceci constitue un gain de temps et d’énergie considérable pour un salarié. Non seulement, il peut se décharger de certaines tâches mais il a également l’assurance d’éviter les oublis et erreurs inévitables lorsqu’on découvre seul le secteur de la gérontologie ou du handicap.

Des solutions existent. Encore faut-il que le salarié les connaisse et que son entreprise l’accompagne et le soutienne dans son rôle d’aidant. In fine, c’est aux aidants d’être les moteurs du changement dans leur entreprise et d’encourager leur service RH à proposer des solutions innovantes.

* D’après le dernier baromètre Malakoff Médérick, 27% des salariés aidant un parent en perte d’autonomie déclarent que leur activité d’aidant a eu des conséquences sur leur vie professionnelle.

À propos de l’auteur, David Martin

De formation universitaire en gérontologie sociale, David Martin a travaillé à l’Agence Régionale de Santé pour participer à la mise en oeuvre de la politique publique gérontologique. Eloigné du terrain, il décide de quitter l’ARS pour un poste de coordinateur de CLIC et découvre la problématique des aidants. Touché par leur situation, il décide de s’engager pour les proches aidants. En 2015, il rejoint un service expert d’aide aux salariés aidants et accompagne ces derniers sur toutes les problématiques du quotidien.

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